Deep Dive · Quantique
Quantique : la France a-t-elle les moyens de son pari ?

La France face à son propre test de réalité
4,9 milliards de dollars. C'est ce que le capital-risque mondial a investi dans le quantique en 2025 et c’est plus du double du record de l'année précédente, selon le consortium industriel QED-C (consortium stratégique américain qui fédère acteurs publics et privés pour structurer l'industrie quantique et accélérer sa commercialisation). mesta a capté un deuxième signal : le 28 août 2026, Pasqal est devenue la première licorne française du quantique à entrer au Nasdaq. Entre ces deux points, une question mérite d'être posée sans filtre : la France est-elle en train de gagner ce pari, ou de le payer plus cher qu'elle ne le pense ?
Pour ceux qui découvrent le sujet : là où un ordinateur classique raisonne en 0 ou en 1, un ordinateur quantique exploite des états qui combinent les deux. De quoi traiter, à terme, certains problèmes industriels ou médicaux hors de portée des supercalculateurs actuels. Une promesse de long terme que les investisseurs ont pourtant décidé de financer dès maintenant.
Un marché qui a changé de nature
Le quantique a longtemps été un pari de chercheurs en laboratoire. En dix-huit mois, il est devenu un pari pour les institutionnels. PitchBook note que la part du venture-growth est passée de 1 % de la valeur des deals en 2024 à 27,5 % en 2025. BlackRock, Nvidia (via NVentures), JPMorgan et plusieurs fonds souverains ont pris la tête des plus gros tours de table, devant les fonds quantiques spécialisés. En septembre 2025, PsiQuantum a levé 1 milliard de dollars lors d'une Série E menée par BlackRock, valorisant l'entreprise à 7 milliards de dollars. C’est la plus grosse levée privée de l’histoire du secteur. La même semaine, Nvidia investissait dans trois pépites hardware différentes (Quantinuum, PsiQuantum, QuEra), couvrant à elle seule les trois grandes familles technologiques du quantique. En décembre 2025, BlackRock lançait même un ETF dédié ! Ce sont ces signaux qui prouvent que le secteur quitte le laboratoire pour s'installer dans les portefeuilles.
Dans ce contexte, la France n'est pas absente. Elle est même, sur le papier, l'un des écosystèmes les plus denses au monde : quatre startups structurantes (Pasqal, Alice & Bob, Quandela, C12), couvrant quatre architectures de qubits différentes (atomes neutres, qubits de chat, photonique, nanotubes de carbone), et un État qui met la main au portefeuille depuis cinq ans. Un cinquième acteur français mérite toutefois d'être suivi : Quobly, membre du portefeuille de Quantonation, qui développe des qubits de spin en silicium et mise sur une technologie potentiellement compatible avec les procédés industriels existants.
La France revendique le podium mondial du quantique, mais tout dépend du critère. Début 2024, le gouvernement estimait que ses startups avaient levé plus de 350 M€, soit le 1er rang européen et le 3e mondial derrière les États-Unis et le Canada, un chiffre depuis dépassé par les tours de Pasqal, Quobly et Alice & Bob. Pourtant, sur dix ans, elle n'a capté que 3,1 % des investissements mondiaux, selon l'Office européen des brevets, et se classe 6e sur le volet quantique de l'indice du Belfer Center (Harvard, 2025). Elle reste 3e en Europe pour les brevets, derrière l'Allemagne et le Royaume-Uni.
Le véritable enjeu pour les investisseurs réside dans un paradoxe industriel radical. L'écosystème français est un mastodonte du "hardware", captant 28% du marché mondial des infrastructures quantiques, mais il est quasi absent de la brique "software" qui est pourtant la plus scalable et rentable à terme avec seulement 1% des financements mondiaux sur ce segment. Au-delà de ce déséquilibre, le principal goulot d'étranglement de la filière reste humain, ce qui rend critique l'objectif national de former 5 000 nouveaux talents pour soutenir cette croissance.
Le pari de l'État, en chiffres
Tout part de janvier 2021 : Emmanuel Macron annonce une stratégie nationale quantique dotée de 1,8 milliard d'euros d'engagement public-privé sur cinq ans, dont environ 1 milliard directement apporté par l'État. Le 22 mai 2026, le gouvernement enfonce le clou avec une rallonge d'1 milliard d'euros supplémentaire via France 2030, portant l'engagement public-privé total à plus de 3 milliards d'euros à l'horizon 2030. Une annonce faite, dit l'Élysée, "face à l'accélération des États-Unis et de la Chine".
mesta a creusé le dossier le plus révélateur de cette stratégie : le programme PROQCIMA. 500 millions d'euros sur dix ans, pilotés par la Direction générale de l'armement, qui financent simultanément cinq startups (Alice & Bob, C12, Pasqal, Quandela, Quobly) selon un principe de sélection darwinienne : trois survivantes après quatre ans, deux après huit. L'État ne mise pas sur un seul champion : il finance la concurrence elle-même. Résultat concret et vérifiable, détecté et confirmé : trois ordinateurs quantiques sont ou seront installés au Très Grand Centre de Calcul du CEA. Pour les citer, on a Ruby (Pasqal, atomes neutres), Lucy (Quandela, le calculateur photonique) et bientôt Kity (Alice & Bob, attendu en 2027).
Quatre pépites, quatre trajectoires
Pasqal est l'histoire qui a le plus accéléré cette année. Après une Série B de 100 millions d'euros en 2023 (déjà un record européen à l'époque), l'entreprise a bouclé en mars 2026 un financement d'au moins 340 millions d'euros dont 170 millions en capital auprès d'investisseurs internationaux (Temasek, Saudi Aramco, LG Electronics, CMA CGM) et 170 millions en convertible, notamment via Bpifrance. Objectif : une double cotation Nasdaq et Euronext Paris. Le 28 août 2026, l'opération se concrétise : Pasqal entre au Nasdaq via une fusion avec le SPAC (société cotée en bourse sans activité propre, créée pour fusionner avec une entreprise non cotée et lui permettre d'entrer en bourse) Bleichroeder Acquisition Corp II, lève environ 280 millions de dollars supplémentaires, et clôture avec 360 millions de dollars de trésorerie. Valorisation : environ 2 milliards de dollars. Première licorne quantique française cotée en bourse (mais à New York d'abord).
Alice & Bob joue une autre partition : construire, d'ici 2030, le premier ordinateur quantique universel réellement tolérant aux pannes. Sa Série B de 100 millions d'euros en janvier 2025, menée par Future French Champions (la coentreprise Bpifrance/Qatar Investment Authority) et AXA Venture Partners porte son total levé à 130 millions d'euros.
Quandela, elle, a choisi la preuve par l'usage plutôt que la course aux montants : 65 millions d'euros levés au total (15 puis 50 millions), mais un ordinateur photonique, Lucy, déjà connecté aux infrastructures de calcul du CEA. C’est la validation la plus concrète qu'une pépite française puisse afficher aujourd'hui.
C12, la plus discrète des quatre avec 18 millions d'euros levés, mise sur les nanotubes de carbone. Un pari technologique plus long, mais qui maintient la diversité d'architectures qui fait la singularité de l'écosystème français.
📡 Zoom radar : le rapport de force, sans filtre
Sur le papier français, tout va vite. Élargissez le faisceau à l'échelle mondiale, et l'image change. La plus grosse levée française à ce jour (Pasqal, 170 M€ en capital, hors financement convertible et IPO) pèse environ un sixième de la Série E de PsiQuantum (1 milliard de dollars). Le fonds souverain tech chinois a annoncé en 2025 1 000 milliards de yuans, soit environ 138 milliards de dollars (même s'il couvre l'IA et les semi-conducteurs autant que le quantique). Cela donne indéniablement la mesure de l'écart d'ordre de grandeur avec les moyens américains et chinois.
L'Europe dans son ensemble n'échappe pas à ce déséquilibre : plus de 11 milliards d'euros de financement public cumulés sur cinq ans (national + UE), mais seulement 5 à 12 % des investissements privés mondiaux dans le quantique se dirigent vers l'Europe, contre près de la moitié pour les États-Unis, selon les données 2024 compilées par la Commission européenne. Le "Quantum Act" européen, attendu fin 2026, vise justement à corriger ce déficit d'attractivité pour le capital privé : un problème que Bruxelles reconnaît elle-même ne pas encore avoir résolu.
Une nuance toutefois : en France, le quantique est sorti du pur laboratoire pour devenir un pari économique. Les champions disposent de moins de moyens que les grandes puissances, mais s'appuient sur un écosystème d'accompagnement : universités et incubateurs pour les faire émerger, Bpifrance pour structurer et financer leur croissance, la French Tech comme relais. Un atout réel, qui ne remplace pas la profondeur de capital.
Ce que la Cour des comptes en pense
C'est là que le bât blesse. Dans un rapport publié en juin 2026, la Cour des comptes qualifie la position française de "fragile" face à des États-Unis et une Chine qui "disposent de capacités d'investissement sans commune mesure". Elle reconnaît que le plan 2021-2025 "a permis de conforter les atouts scientifiques de la France" et de faire émerger un écosystème industriel prometteur mais juge qu'il "n'est plus adapté à l'accélération de la concurrence internationale". Plus frappant encore : la Cour note que la rallonge d'1 milliard d'euros annoncée en mai 2026 reste, en valeur, inférieure à l'investissement consenti sur la période précédente. Sa recommandation est sans détour : mobiliser davantage de capitaux privés français et européens, pas davantage d'argent public.
Le choix de Pasqal de coter d'abord au Nasdaq plutôt qu'à Paris seul confirme, à sa manière, ce diagnostic : même la pépite la plus avancée de l'écosystème français est allée chercher la profondeur de marché américaine pour financer son passage à l'échelle.
Alors, bon pari ?
Oui, bien sûr, et comment ne pas soutenir ces prouesses technologiques ? Mais cela reste un pari d'État avant d'être un pari de marché. La France a fait un choix rare et cohérent : financer la diversité technologique plutôt qu'un champion unique, avec des résultats scientifiques déjà tangibles (bientôt trois machines opérationnelles au CEA, une licorne cotée). Un pari de temps long, assumé, dont les premiers résultats industriels sont déjà tangibles.
Mais la Cour des comptes a raison de le souligner : ce pari reste sous-capitalisé face à l'échelle américaine et chinoise, et il repose encore trop peu sur du capital privé français. La vraie question n'est donc plus "l'État doit-il continuer à parier ?" car la réponse est déjà oui. Elle est : les VC, family offices et corporates français sont-ils prêts à prendre le relais avant 2030, ou l'écosystème restera-t-il dépendant de Bercy indéfiniment ?
mesta continue de scanner. On vous tient au courant.
